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Vendredi 31 juillet
Newport – Chandler

De ma fenêtre du gîte La petite auberge à Chandler, j'aperçois le fiasco de la Gaspésia, cette usine fermée, avec la disparition de 600 emplois et l'injection par le gouvernement québécois de 650 $ millions, dont on a jamais su réellement où était passée cette toute somme.

La Gaspésie a perdu ses deux mamelles nourricières: la pêche et le bois. Je n'ai aucune espèce d'idée comment elle peut se relever de ces deux grandes pertes. Plusieurs pêcheurs se sont convertis à la pêche au crabe, mais celle-ci ne peut faire vivre toute la région. Et les chanceux qui ont leur permis pourront assurer à leur progéniture de quoi vivre cent ans, si la ressource ne s'épuise pas. Je songe à ce vieux film Soleil vert, où un petit groupe découvre avec stupéfaction que le plancton de mer a disparu et qu'on nourrit maintenant la population avec les cadavres de ceux dont on programme la mort. Soleil vert?

Pour le bois c'est encore plus complexe. D'une part, la demande de papier s'est effondrée (comme au début des années 90 d'ailleurs) et les environnementalistes posent le problème de la surexploitation de la ressource.

L'autre caractéristique de la Baie des Chaleurs, c'est que les villages français, anglais et amérindiens alternent les uns les autres, lorsqu'on la parcourt. Il semble y avoir une sorte de coexistence pacifique entre français et anglais et une ignorance tenace de la chose autochtone en regard des réserves que nous avons traversées. La question autochtone m'apparaît loin d'être réglé, ici en Gaspésie comme ailleurs au Québec et au Canada. Il me semble avoir écrit sur le sujet en 2008. Nous avançons davantage dans notre ignorance.

Il est 5 h. Je rejoins Marc-Antoine plus tard pour compléter les 14 km qui nous restent à faire dans cette incroyable épopée. L'an passée, j'aurais écrit formidable. Cette année, le qualificatif incroyable est plus adéquat.

Jean-Guy, propriétaire du site La petite auberge, avec sa belle Gilda, me reconduit jusqu’à notre point d’arrivée la veille, une résidence pour personnes âgées à la sortie de Newport. Louise et André doivent reconduire Marc-Antoine qui a dormi chez son ami Guillaume.

André, le père de Guillaume, nous accompagnera pour ce 14 km de fin périple sur le continent. Guillaume est resté au lit, épuisé sans doute par le lourd kilométrage de la veille.

En route, en voiture, Jean-Guy m'a raconté que Gilda avait été sa première blonde et qu'après quelques années de fréquentation, ils s'étaient laissés, puis mariés séparément chacun de leur côté. Jean-Guy avait trois enfants et était malheureux en ménage à cause d'une épouse alcoolique. Au bout de vingt de mariage, désabusé, il s'était mis à la recherche de son premier amour, comme ça, juste pour savoir ce que Gilda était devenue.

Il avait trouvé son numéro de téléphone. Elle habitait Repentigny. Jean-Guy avait communiqué avec elle. Un instant, il avait laissé deviné qui parlait.

- Avec un accent comme celui-là , c'est un accent de Chandler.
- Oui, c'est ça, c'est Jean-Guy.
- Ah, Jean-Guy (elle avait fait un silence)... Ça fait vingt ans que je t'attends.

Le coup de foudre, une seconde fois. Ils étaient retombés amoureux comme au premier jour, après vingt ans de séparation. Je n'ai pas pu m'empêcher de penser à la chanson Évangéline.

Jean-Guy avait, par la suite, fréquenté en secret Gilda qui était seule. Comme l'alcoolisme de sa femme s'aggravait, Jean-Guy avait tout avoué à sa femme. Ensuite, il était allé vivre avec Gilda qui revenait à Chandler.

Le gîte a été un autre coup de cœur qui a scellé leur amour. J'ai eu le goût de voir et de parler à Jocelyne pour lui raconter tout cela, la tête sur l'oreiller.

Nous sommes arrivés au lieu d'arrêt de la veille. Nous avons attendu M-A. Louise arrivait pour le déposer et André, son conjoint, a décidé de marcher avec nous. On était heureux de partager ce moment historique avec un compagnon de route et clore ce chapitre de 715 km sur le continent, en Gaspésie. André serait le témoin de la fin de notre épopée.

Nous avons évolué rapidement sous la chaleur humide de la matinée, mais sans douleur aucune, pour ma part.

Il y a d'exceptionnel dans ce type de voyage, le fait que nous soyons presque toujours dehors, sous le ciel, à humer l'air pur ou presque, sauf au passage des véhicules, il n'est pas aussi pollué qu'on le croit.

Nous avons fait une pause à mi-chemin. Il faut dire que nous n'avions qu'un petit 15 km à faire. On a bu, on a mangé un peu. André et M-A se sont assis. Moi, j'ai préféré rester debout, pour ne pas exiger l'énergie que cela prendrait pour me relever. Puis nous sommes repartis.

Nous n'avions pas fait 100 pas que Jean-Guy, de la Petite auberge, s'est pointés. Il avait décidé de venir marcher avec nous les 7 ou 8 km restants. M-A et moi, on a pensé que cela allait briser notre rythme, car nous étions bien coordonnés tous les trois.

L'arrivée de Jean-Guy, un homme dans la soixantaine, a effectivement brisé notre rythme, mais pas du tout dans le sens que nous avions cru. Il marchait d'un pas volontaire, déterminé et rapide. Je marchais à côté de lui, devant André et M-A. J'avais de la difficulté à le suivre. Nous avons franchi les 7 km dans un temps très rapide. Nous sommes parvenus à la rue Commerciale, sommes passés devant l'Église puis la station de radio et la Gaspésia.

Ensuite, 500, 499, 498... 20, 19, 18... 5, 4, 3, 2, 1. Marc-Antoine et moi avons monté les marches du gîte. Je me suis agenouillé, j'ai embrassé la galerie et j'ai béni le ciel parce qu'il ne nous était rien arrivé de malheureux.

NOUS ÉTIONS ARRIVÉS APRÈS 715 km DE MARCHE!

Quelle pluie, quelles difficultés, quelle souffrance, quelle durée?

Comme plusieurs, j'ai imaginé les pires scénarios durant cette marche des sorties de route de voiture, des remorques de camion qui nous tombent dessus, des chargements de bois qui tombent des remorques, etc. Je vous dis, Marc-Antoine et moi avons imaginé tous les scénarios catastrophes possibles, sauf la pluie, les ménisques et les inflammations. Les ampoules, c'est du régulier.

En cours de route, quelqu'un m'a demandé si on avait vu par prémonition qui allait nous arriver, on aurait fait le voyage. Si on voyait par prémonition la souffrance et la douleur, on ne ferait rien, ni projet, ni quoi que ce soit. La douleur et la souffrance font partie de la lutte et du combat. J'en ai maintenant la conviction profonde.

Je suis heureux de cette marche et fier de Marc-Antoine.


Nantahie A., Lise Bouchard, Thérèse Thériault, Rose Thibault, Rolland Maugars, Claude Maugars, Clément Quirion, Guillaume Veilleux, Liette Mérineau, Vicky Girard, Abel-Denis Huard, Marjolaine Dubé, Gérard Giroux, Isabelle.