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Samedi 1er août
Chandler
Nous roulions sur la 132 à bonne allure. Le soleil sur la
mer était magnifique. Je sentais que Marc-Antoine et moi
venions de réussir quelque chose d'important dans la vie.
Dans notre vie.
C'était sans triomphe, ni grand honneur. Juste important.
Nous étions dans notre voyage. Le « tous les jours de notre
voyage ». C'était bien. Le ciel nous rendait le regard bleu.
La Gaspésie était immense. Et à l'est, on pressentait les
Îles de la Madeleine. C'était bon.
L'Oldsmobile que m'avait prêtée Gilda pour nous permettre
une petite sortie ronronnait paisiblement sur la route. Quoi
que l'on dise, ces grosses voitures américaines donnent
toujours l'impression de rouler confortablement sur la route
malgré les cahots et les crevasses du chemin.
Quarante kilomètres nous séparaient de Percé. Nous
discutions paisiblement Marc-Antoine et moi, projetant ce
que nous ferions rendu là-bas.
Nous avons traversé Pabos, Petit-Pabos et Grande-Rivière
dans le temps de le dire. Ensuite Sainte-Thérèse-de-Gaspé et
Cap-d'Espoir, un endroit magnifique et un nom fabuleux. J'ai
retiré mon pied de l'accélérateur, grisé par la vitesse et
le vent, me rappelant tous les jurons échappés durant la
marche contre les conducteurs qui roulaient vite, si vite.
Encarcanné dans notre bulle véhiculaire, on ne se rend pas
compte.
J'ai averti Marc-Antoine que nous arrivions à la
Côte-Surprise. De toutes les fois où je suis allé en
Gaspésie, c'était la première fois que j'arrivais de la Baie
des Chaleurs pour découvrir Percé.
À ma grande surprise, elle n'était pas si surprenante cette
côte! Mais le paysage, dans la lumière du matin, s'en est
trouvé agrandi, majestueux... Le Rocher Percé au loin m'a
semblé humble dans son immobilité millénaire. Beau et
humble. J'ai toujours rêvé d'être un goéland et planer
au-dessus du Rocher pour le dominer. Dominer?
J'ai ralenti encore pour goûter notre arrivée dans Percé.
Des voitures, des touristes, des gens qui se lancent à
l'assaut du Rocher et de l'Île Bonaventure avec leur caméra
à la main et leur petite amie au bras qui veut se faire
photographier devant.
Nous avons trouvé Percé en effervescence. Ça faisait du
bien. Nous avions fait trop de pas, écouté trop de lourds
camions et de voitures rapides nous frôler durant 35 jours,
subi trop de pluie, trop de douleur aux jambes, aux genoux.
On aurait dit un mauvais sort sur nous et les prières
n'avaient pas suffi pour nous libérer du mauvais pas.
Nous voici devant le Rocher Percé. J'ai proposé à
Marc-Antoine de nous y rendre à pied, en partant de
l'auberge qui est à l'ouest. Nous sommes descendus à la
plage, par ce côté. Plein d'avertissements placardés sur les
caps nous mettaient en garde contre les chutes de pierres,
et le gouvernement qui déclinaient toute responsabilité,
etc.
Nous sommes arrivés à la hauteur du Rocher. Plusieurs
touristes franchissaient à gué la distance qui les séparait
du Rocher. J'ai dit à M-A que je renonçais à m'y rendre, car
j'avais eu assez les pieds mouillés comme cela durant le
voyage. Il était d'accord.
Nous avons discuté avec un couple et leur fils. Nous nous
sommes empressés de leur dire le défi que nous venions de
relever. Ils se sont empressés de nous dire qu'ils étaient
Témoins de Jéhovah. Nous avons marché ensemble quelques pas
et les avons laissé dans le stationnement. Ils n'ont pas
trop insisté sur la lecture de la bible, mais simplement
fait quelques allusions au Créateur.
Puis nous nous sommes mis d'accord pour trouver un
restaurant, de pâtes de préférence. La Maison du spaghetti
nous a reçus agréablement. Je sais que ça fait téteux, mais
j'avais juste envie de parler de notre défi tellement
j'étais content qu'il soit réalisé. Les stigmates de mes
pieds auraient pu parler à la place de ma langue.
Nous avons discuté avec nos voisines de table. Puis avec la
serveuse, je ne le savais pas, mais elle était la
propriétaire du restaurant. Nous avons mangé avec appétit. À
la fin du repas, la proprio nous a dit que le repas était
offert par la Maison. J'ai voulu lui remettre un pourboire,
c'est là qu'elle m'a dit être la propriétaire, elle a refusé
et a même fait un don en plus. Les dames de la table voisine
nous ont aussi fait des dons. Nous avons quitté heureux.
Au retour, j'ai dit à Marc-Antoine que je voulais m'arrêter
à la galerie Gilles Côté, car je connais le propriétaire.
Gilles Côté est un peintre de Barachois, à 35 km de là
en direction de Gaspé.
Je suis entré. Il n'avait pas changé. Jocelyne et moi lui
avions acheté en 2003 des sérigraphies de son œuvre. Il
venait d'ouvrir cette galerie au cœur de Percé. Il m'a
montré des Derouin, artistes des Laurentides. Nous avons
beaucoup discuté durant ce court moment. Je lui ai parlé de
mon projet de maîtrise en Histoire de l'art. Une idée que
j'avais eue au retour de ma marche en 2008, m'étant dit que
si je pouvais marcher 300 km (à ce moment-là), je pourrais
sans doute faire une maîtrise en Histoire de l'art. J'ai
finalement été accepté avec l'obligation de faire une
propédeutique, c'est-à-dire la scolarité pour mettre à
niveau un étudiant qui ne possède pas les savoirs essentiels
de cette discipline. Je lui ai dit que mon projet de
maîtrise était d'outiller les nouveaux conseillers
municipaux qui ont des décisions à prendre en matière
d'acquisition d'œuvres d'art pour enrichir les collections
municipales.
Sa galerie, sur deux étages, était magnifique. Outre ses
propres toiles, Gilles exposait des Derouin,
Nous sommes repartis dans la Oldsmobile de Gilda. Plus
lentement cette fois, car je voulais me gaver des images de
la Gaspésie à l'embouchure de la Baie des Chaleurs. Nous
laissions Percé et son effervescence.
J'ai gazé la voiture. Puis nous sommes arrivés à Chandler.
Je me suis avoué intérieurement que si nous avions eu le
temps, mais surtout l'énergie, la marche Chandler-Percé
aurait été très intéressante, voire enivrante. On pressant,
sur ce tronçon de route, la Gaspésie, cette immense carte
postale qui emplit le regard tout le tour de la tête et
l'intérieur itou.
Gilda et Jean-Guy sortaient le soir et nous laissaient la
maison. Leur femme de ménage devait venir vers 16 h pour
recevoir les clients du soir. Nous avions notre préparation
des bagages, car le bateau arrivait à 22 h et nous devrions
quitter à 23 h 30, Chandler pour les Îles. De plus, j'avais
réservé le restaurant du port pour 18 h.
Nous avons tout ficelé et sommes partis à pied pour le port.
Il n'y avait qu'un minuscule kilomètre à franchir.
Marc-Antoine me suivait et maugréait un peu, car il trouvait
que c'était tôt pour souper. Je n'en avais que faire.
Nous sommes entrés au rez-de-chaussée. Le restaurant était à
l'étage, mais comme il y avait un mariage, le personnel
avait aménagé l'endroit, dans la salle d'attente, pour faire
le service aux clients supplémentaires. Nous étions à
l'étroit.
Marc-Antoine ne filait pas. J'ai demandé à la serveuse de
retarder le service, lui expliquant que mon fils avait un
léger malaise. Puis, une demi-heure plus tard, il était en
forme.
Nous avons commandé. Moi du flétan, Marc des fruits de mer.
Nous avons soupé rapidement. Nous aurions souhaité que le
bateau arrive plus vite.
L'attente fut longue. Très longue.
Enfin, lorsque le petit autobus est arrivé, nous avons
compris que le bateau approchait de la côte.
Une demie heure plus tard l'autobus quittait le restaurant
en direction du port où devait accoster le CTMA Vacancier.
Nous roulions très lentement. On apercevait l'immense bateau
se profiler dans la nuit sur le ciel profond. Il éclairait
tout le port. Ce qui le rendait minuscule. Et nous plus
petit encore.
J'ai sorti mon cellulaire pour appeler Jocelyne. J'ai
demandé au chauffeur de me laisser descendre. Malgré sa
réticence, il a acquiescé.
- Allô Jocelyne, c'est moi.
- Oui, est-ce que vous nous voyez? À-telle dit.
Je faisais des grands signes à côté de l'autobus, vérifiant
si elle nous voyait. Les autres passagers du bus souriaient
de voir gesticuler comme un imbécile sur les pierres du
quai.
La conversation fut brève, car nous savions que nous allions
nous retrouver dans quelques minutes.
L'attente fut longue encore. Trop longue.
Puis le chauffeur a reparti l'autobus. Le véhicule a bougé
légèrement. Puis c’est mis en route. Il a descendu la rampe
qui joignait le quai au bateau. Nous avons pénétré dans la
gueule béante de celui-ci, par l'avant.
Marc-Antoine et moi avons récupéré nos sacs, moi mon bâton
de pèlerin.
Je crois avoir monté les marches quatre à quatre et là, en
haut de l'escalier j'ai aperçu Jocelyne et Jérémie. Ils
étaient radieux, comme entouré d'une aura.
On a échappé nos sacs par terre, on s'est pris dans les bras
les quatre ensemble. Jocelyne pleurait, moi j'avais la gorge
nouée, Marc-Antoine parlait tout excité et Jérémie qui
riait.
- Et Léo, est-ce qu'on peut le voir? ai-je demandé avec
intérêt.
- Oui, Léo est dans la cale. C'est le personnel qui nous y
amène, a répondu Jocelyne.
Elle savait à qui demander. Nous sommes allés voir le
responsable de l'embarquement. Il nous a répondu que nous
pourrions descendre voir Léo une fois les opérations de
départ terminées.
Une heure plus tard, nous pouvions aller voir notre petit
Yorkshire. Pauvre bête. Il était assis dans sa cage, piteux,
entre deux gros congélateurs, dans le bruit assourdissant
des moteurs du bateau. Nous l'avons sorti un moment sur le
pont réservé au personnel.
C'était drôle. Tout le personnel connaissait Léo et
plusieurs employés s'en étaient occupés durant la traversée
depuis Montréal. L'un d'eux dit à sa collègue qui fumait par
là.
- Tiens, v'là le père et l'autre frère de Léo.
On a pouffé de rire. Le lendemain, à nouveau, j'ai entendu
certains employés se dire entre eux, en me désignant, que
j'étais le père de Léo. Je trouvais ça comique.
Nous avons dormi une courte nuit dans la cabine trop chaude.
Le lendemain, je me suis réveillé tôt. Je suis sorti sur le
pont. L'ai était bon. J'ai marché et fait le tour de tout le
bateau. Quelques insomniaques comme moi se promenaient.
Dimanche 2 août
Iles-de-la-Madeleine
À la barre du jour, j'ai aperçu l'île du Corps-mort. J'ai
ressenti une vive émotion à sa vue. Je savais que les Îles
ne devaient pas être loin. J'ai sorti la tête par-dessus le
garde-fou. En effet, je voyais L'Étang-du-Nord au loin. Mon
émotion s'est transformée en excitation pour de bon.
Je suis retourné à la cabine. J'ai tenté de dormir un peu,
sans succès. Jérémie qui dormait au-dessus ne s'était pas
réveillé. Je suis reparti pour la salle à dîner.
À 9 h, tout le monde était levé et douché. Comme c'est
toujours un peu plus long pour Jocelyne, je lui ai dit que
j'amènerais les enfants déjeuner et qu'elle pourrait nous
rejoindre entre-temps. Je l'attendrais pour que l'on déjeune
ensemble.
Nous avons déjeuné avec appétit. Avant de quitter la salle à
dîner, j'ai aperçu Lise Dion, l'humoriste. Jocelyne lui
avait déjà parlé de notre périple et demandé si elle
acceptait de se faire photographier avec nous.
Je me suis rendu à sa table et me suis présenté, lui
rappelant que l'an dernier, elle m'avait interviewé au sujet
de l'implication de Marc-Antoine dans la marche et la
souscription que nous faisions. On s'est donné rendez-vous à
la sortie du bateau pour la photo.
Les opérations de débarquement ont débuté. On s'est tout de
même rendu sur le pont à l'arrière. Le bateau était déjà
accosté. Puis, nous avons aperçu un petit groupe avec des
pancartes qui criait. Quelqu'un sur le bateau, qui
connaissait notre aventure, m'a dit que nous étions
attendus.
J'ai fait des grands signes avec mon bâton de pèlerin. Le
groupe en bas s'est animé à nouveau.
Nous sommes entrés à l'intérieur pour prendre nos bagages.
Je voyais les gens en ligne. J'ai demandé si nous devions
faire la ligne. Nous étions les derniers! Presque!
Encore interminable attente. Dépose le sac à dos. Remets le
sac à dos. Redépose le sac à dos. Au bout d'une demi-heure,
la ligne s'est mise à bouger.
Mon excitation intérieure a monté d'un cran lorsque, de la
passerelle, j'ai aperçu Hélène et Robert qui avaient
mobilisé une trentaine de personnes pour nous recevoir. Le
député des Îles, Germain Chevarie et le maire suppléant,
Roger Chevarie, étaient là aussi.
Nous avons joint tout le monde. Lise Dion s'est collée sur
nous pour la photo et nous a laissés rapidement, car elle
était attendue par un autre groupe. On a rejoint le nôtre.
Hélène, Robert, Daniel, Anne-Marie, sa mère Nicole, Yvon et
Claudia, Rock à Augustin, Manon à Henri-Paul et Annette (qui
a fait une chute malheureuse durant notre courte marche sur
les Îles), Gérald et Florence et Denise à mon oncle Redger,
Gertrude et Adrienne, Madeleine et Raoul, Roger Martha et
Sylvie, Colette, Yvon à Cyrille, Cyrille Hubert, Jacques, le
fabricant des pancartes, Lucie et Hugues, qui s'était occupé
de la sécurité en demandant à un agent de la Sûreté du
Québec de nous accompagner et d'autres que j'oublie.
Marie-Julie Couturier, responsable des communications à la
municipalité des Îles, a pris le leadership de l'accueil et
de la cérémonie. J'étais heureux, car je n'avais rien
préparé. Le maire suppléant a d'abord pris la parole pour
nous souhaiter la bienvenue aux Îles. Ensuite, c'est le
député qui a fait de même et nous a remis un chèque de 100
$, au nom du comté des Îles.
Sur place, toute la famille et les amis qui s'étaient réunis
nous ont remis plus de 600. $ C'était à tomber par terre.
J'ai ensuite fait un court discours, qui devait être trop
long. J'ai passé la parole à Marc-Antoine qui a annoncé que
nous avions amassé 31 500 $. J'ai pensé à Maral et monsieur
Garneau qui nous ont encouragés tout au long du parcours.
C'est long 715 kilomètres, même découpés en portion de 20 ou
25 km, c'est long.
Nous avons marché 2 km avec tout le groupe pour nous rendre
au Chemin des Caps. Ensuite, Jocelyne nous prenait en camion
jusqu'à la maison de Serge Leblanc, sur le chemin Lapierre à
Fatima.
Tout s'est passé comme prévu. J'étais fatigué et
Marc-Antoine aussi. Nous prenions les 10 prochains jours
pour nous reposer et nous détendre, car je savais que
l'automne, même si je suis à la retraite, serait
passablement chargé avec l'université et une campagne
électorale de deux mois.
Comment vous laisser maintenant? Les mots me manquent. Nous
avons réussi. C'est cela qui compte. Nous en sommes sortis,
sans trop de séquelles. Voici que s'ouvrent pour nous de
nouveaux chapitres de la vie.
Et vous? Des rêves, des projets? N'attendez pas que la
vieillesse, la fatigue ou la maladie vous rattrape avant de
les réaliser. C'est tout de suite qu'il faut s'y mettre.
Tout d'un coup que vous aimeriez ça.
À la prochaine.
Vincent et Marc-Antoine, toujours debout.
