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  • Dimanche 6 juillet 2008

Découragés par cet hôtel abandonné de tous, Au Vieux Bardeaux, qui nous a quand même fait bénéficier d’une chambre et d’un déjeuner sans frais, nos pompes étaient sur la chaussée à 6 :15. Soleil chaud, pied léger, épaules solides depuis que Daniel et Diane Trempe ont pris notre stock vendredi : nos deuxièmes paires d’espadrilles, lampe de poche, un recueil du poète acadien Patrice Thibodeau, volumineux pour un recueil de poésie. Je lirai plus tard. Je pourrais dorénavant voler avec mon sac à dos. 

L’arrêt à Deschambault n’était pas réellement nécessaire. Je planifierai mieux et plus serré l’an prochain pour les Îles, afin d’éviter justement ce genre de pertes de temps. Non pour la recherche de performance mais notre temps devrait être utilisé à des moments plus créatifs. 

Nous avons atteint Portneuf avec célérité. Le soleil avait monté rapidement dans le ciel. Comme nous avions subi le bruit des motos la veille, l’idée nous prit de les compter durant la journée qui venait. À Portneuf, nous en étions déjà à 40 motos. 

Le tourisme en moto semble avoir la faveur des boomers. Au prix où sont ces engins, il n’y a qu’eux qui peuvent se les payer. 

De notre côté, on s’est mis à réfléchir aux surfaces sur lesquelles on avait jusqu’à maintenant marché. À la suite de la discussion au sujet de la sécurité des piétons, le confort et la sécurité des pieds est la seconde préoccupation durant la marche. 

Il y a plusieurs types de surface sur lesquels on marche : l’asphalte, les trottoirs en béton, les trottoirs en pavé uni, la poussière, la poussière de roche, les surfaces gazonnées et la zéro trois quarts. Chacune présente ses avantages, certaines sont sans inconvénient. Pour ma part, je préfère la poussière et la poussière de roche. Je me méfie de la zéro trois quarts à cause des dangers qu’elle présente pour les entorses. Le gazon, quoiqu’il rafraîchisse les pieds n’a pas beaucoup d’avantages. L’asphalte est trop chaud malgré qu’il soit plus stable, cependant on ne peut y marcher longtemps puisque les automobiles nous la disputent. Les trottoirs, j’évite toujours. M-A lui réussit à marcher une demi-heure et plus. Moi je n’y arrive pas. Lorsqu’arrive la dénivellation d’entrée de voiture,  j’ai l’impression de me déhancher. 

Nous arrivons à Cap-Santé et tournons sur la rue Frenette. Le 1 rue Frenette n’existe pas. Il y a le Vieux-Chemin mais rien d’autre. Un vieil homme travaille sur son terrain. La rue très belle et les maisons, la plupart patrimoniale, étaient de vrais bijoux. 

Je sortis le cellulaire et composai le numéro de Mme Frenette. Une voix chantante me répondit.

-          Non je ne suis pas à la maison, je suis au chalet. Vous avez dépassé de 3 km l’endroit où je me trouve. 

Je reformulais ses phrases de vive voix afin que Marc saisisse la situation. 

Le vieil homme à la barbe blanche, à qui j’avais demandé un renseignement plus tôt, me fit signe:
-          Je vais aller vous reconduire, dit-il à voix basse. 

Je transmis l’information à Mme Frenette au grand soulagement de tous. 

Le monsieur à barbe blanche connaissait bien Madeleine, veuve depuis quelques mois. Cet homme disait faire le Père Noël durant les fêtes au village. 

Nous avions déjà compté 90 motos depuis le matin. 

Nous arrivons chez Madeleine Frenette qui nous accueille avec un large sourire. Il était convenu de ne pas nous arrêter plus de deux heures chez elle pour le dîner. C’est sa fille Suzanne, une collègue du Service qui m’avait mis en lien avec sa mère pour cette étape du voyage. Madeleine faute de pouvoir nous recevoir pour l’hébergement avait offert le couvercle pour le dîner. 

Tout nous portait à croire qu’elle avait bon cœur et les 3 heures qui suivirent ne firent que le démontrer. 

Elle mit en opération le moteur du spa et en quelques secondes Marc-Antoine régnait comme un roi dans le bassin. Madeleine décapsula ensuite une bière brésilienne bien froide et servit à M-A une limonade glacée. Elle discuta un long moment avec nous. 

Je sortis du spa et, comme elle venait de me l’offrir, j’en profitai pour faire une lessive. Avec la recherche d’un ordinateur, la lessive est un point crucial durant le voyage. La générosité des gens de nous recevoir est déjà manifeste, je suis un peu réservé pour demander des suppléments. Par contre, dans les gîtes, j’ai appris que les B&B pour être certifié Vélo Québec ont certaines obligations à remplir dont la mise à la disposition des cyclistes d’une laveuse/sécheuse. 

Le site du modeste chalet de Madeleine à Cap Santé (quel joli nom!) est grandiose. On embrasse le fleuve d’un seul regard de l’horizon est à l’horizon ouest. À l’ouest, on voit très clairement le coude qu’effectue le fleuve à Cap Santé. 

Les canots iroquoïens, les vaisseaux français, puis anglais et américains sont passés devant Cap Santé. Le point de vue y est saisissant. Les guerriers amérindiens ont dû intérioriser à jamais ces paysages, les Européens s’en émouvoir, lorsqu’ils les guidaient à travers le continent, sans savoir qu’ils seraient dépouillés un jour de leurs terres et menacés de disparaître. Là-bas, je vois passer le grand chef Donnacona sur le vaisseau de Jacques Cartier en partance pour la France où il s’éteindra seul, oublié et méprisé par la cour du Roi. Je méditai un moment ce mal qui leur a été fait et cette injustice qui malheureusement se poursuit. 

Tant de beauté, tant de générosité pour l’œil. Le point de vue est à lui seul une méditation et chargé d’Histoire. 

M-A traîna plus longtemps que moi dans le spa évidemment. Je poursuivis ma discussion avec notre hôtesse. Madeleine venait de perdre son mari. Elle me montra quelques photos. Cet homme présentait une grande dignité. Il avait mené une carrière au sein de la police et à voir les galons sur ses épaules, on voyait bien qu’il avait été officier supérieur. J’ai interprété que cela avait eu à voir dans l’orientation de la carrière de sa fille. 

Suite à sa retraite, Gaston fut très actif en politique municipal. Il fut élu au Conseil de Cap Santé. Il protégea notamment la source d’eau du village en s’opposant à la construction d’ensembles immobiliers qui aurait menacé la nappe phréatique, ce qui aurait pu la tarir. Il avait le respect de ses voisins et de ses concitoyens. Ce récit me permit de réfléchir sur le rôle de conseiller dans une ville. 

Cap Santé est un joyau. Il faut la protéger des promoteurs. Ce qui semble avoir manqué à Pointe-Du-Lac que nous avons croisé, voilà quelques jours, qui laisse s’installer des laideurs sur les rives du lac Sainte-Pierre. 

Un couple vint visiter Madeleine durant le dîner. Il était de Boisbriand. Nous en profitâmes pour prendre quelques photos. Nous terminâmes le dîner. Je pris une généreuse portion de tarte au citron que je devais regretter plus tard sur la route. 

Une fois les vêtements secs, je rangeai le tout dans mon sac à dos, M-A dans le sien. Il était 13 :15. Le temps avait passé si vite. Nous étions heureux de ce trop court moment qui nous avait revigorer et ravi à la fois. 

Madeleine vint nous conduire à l’endroit où papa Noël nous avait cueillis. 

Le Vieux-Chemin de Cap Santé a été déclaré la plus belle rue au Canada par le journal The Gazette. Pour une fois que ce journal reconnaît quelque chose de beau au Québec, autant en profiter. 

Nous avons quitté à regret Cap Santé, malgré le chaud soleil mais avec un sentiment profond de contentement et de bien-être. J’insiste : trois belles heures exceptionnelles. Une sorte de magie les entoure. 

Vienne la nuit, sonne l’heure,
Les jours s’en vont, je demeure.
 

Guillaume Apollinaire 

Le GPS nous indiquait un mince 4,7 km à franchir pour arriver à Donnacona chez les Mainguy-Doré, un couple de massothérapeutes qui avait accepté de nous héberger, suite à un courriel envoyé au hasard en mai dernier, avec en prime la promesse de nous faire un massage. Quelle chance! 

Quittant la 138, nous prîmes Notre-Dame sur la droite. Donnacona est jolie dans ce secteur. La découvrir ainsi nous change de l’insignifiance de l’autoroute 40, où les seules options sont le poste d’essence de Pétro-Canada et le MacDo à gauche. À vrai dire, je ne connaissais de Donnacona que le pénitencier à sécurité maximum et cette sortie d’autoroute pour gazer et luncher rapidement. 

Vite, vite, vite, vite, vite, vite, vite. Retour sur l’autoroute. 

Nous avons rapidement laissé le secteur des maisons pour entrer dans une forêt plus dense. J’avais peine à croire que nous étions encore sur N-D, je me demandais si nous avions encore la bonne route. 

Puis nous avons aperçu le pont. La rivière Jacques-Cartier coulant dessous. La rivière à saumon la plus à l’ouest de tout le Québec. Magnifique rivière Jacques-Cartier au fond rouge et brun, sauvage à l’excès. J’y voyais s’agiter dix mille saumons et un ours qui y puisait son repas, son repas généreux. Et un jeune, valeureux et brave guerrier huron tout près, qui ferait sa première prise afin de prouver aux anciens, qu’il est, lui, dorénavant, un nouvel Initié digne de sa tribu qui vit sous les étoiles en Khanada, depuis des temps immémoriaux. Avec la peau de l’ours sur la tête, on le verra ce soir, un pas de danse autour du feu, l’entendre chanter et narrer la chasse de l’ours, sa victoire, une victoire spirituelle où il a vaincu ses peurs et les mauvais esprits.


     

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Plus haut dans la côte, une usine haute et bleue, présente à sa porte des dizaines d’affiches de la CSN : ABITIBI BOWATER. L’usine comme plusieurs de la région est menacée de fermeture. Une catastrophe pour la ville. 

Un clocher surgi sur notre gauche. Cela nous a encouragé. Braves clochers qui sillonnent le Québec d’est en ouest, du sud au nord, aiguilles qui marquent le temps et nous rappellent notre passé catholique pour ceux mêmes qui en doutent ou le refusent, ou qui voudraient que cela n’ait pas existé dans notre histoire. 

Je me réconcilie tout à coup avec la chose religieuse, inspiré en cela par la succession des peuples autochtones qui se sont succédés ici depuis 20 000 ans, venus par le détroit de Bering, depuis l’Extrême orient. 

Ici la terre est devenue catholique. Autant faire avec. Je me demande s’il n’est pas temps après quarante années de bouderie à son endroit, de prendre ce qu’elle a de meilleur et demander de la réformer pour ce qui n’est plus de ce temps : la place de la femme au sein de celle-ci, le mariage des prêtres, la reconnaissance de la souffrance infligée aux peuples autochtone partout; l’abus sexuel  des enfants par certains prêtres (pas tous évidemment!). 

Nous sommes arrivés chez Sylvie et Daniel, à Donnacona, sans avoir téléphoné auparavant. Nous avons été reçu comme de véritables héros. 

Dès les premiers instants, le couple nous a mis à l’aise. Il se dégageait d’eux beaucoup d’authenticité. C’est ce que nous avons le plus apprécié. M-A est allé se baigner tout de suite. Moi j’ai plongé un coup dans la piscine et revenu sous la serre pour faire plus ample connaissance avec nos hôtes. 

Lorsque l’on est voyageur, il est étonnant de voir la facilité avec laquelle les gens que l’on croise se livre. En quelques instants, nous faisons le tour de leur milieu de vie, de ce qui les anime, de leurs projets, leurs souffrances parfois. 

Chez Sylvie et Daniel, il se dégage un bel équilibre entre tout cela. 

Après les douches, nous sommes montés en voiture et revenus sur nos pas à Cap Santé! En effet, Pierre Dussault, un ami du couple, s’était engagé à nous offrir le repas du soir à son café Le Magasin de la Place. Pour l’occasion, comme il était absent, il nous avait laissé une carte d’accueil. Elle disait ceci : 

Bravo! Marc-Antoine et Vincent Arseneau. 

Je suis très content et privilégié de vous recevoir dans mon humble commerce. Je suis présentement à Kamouraska pour la journée. Profitez de ce moment de détente pour vous reposer et restaurer. 

Les bons soins de Doris vous rendront joyeux et serez charmés par sa jovialité.  

Au plaisir de vous revoir.

 

Pierre Dussault 

Que souhaiter de plus? Notre journée magique se prolongeait bien au-delà de ce que nous pouvions espérer. Un voyage doit-il être nécessairement une succession de «bad luck», de souffrances et d’irritations. Tout cela fait partie du voyage mais les petites merveilles aussi. 

Nous avons demandé à Daniel de nous photographier devant l’église patrimoniale. Nous avons soupé, accompagnés de la mère et la sœur de Sylvie, et en effet Doris était très animé et jovial. C’est une personne qui semble avoir disparaître la tristesse de sa vie. Ça fait du bien de croiser une personne comme elle. 

Au retour, Daniel nous a fait chacun un massage sur chaise pour le dos. Ce vingt minutes de massage a fait dissoudre 10 jours de marche, de poids sur les épaules, de douleur au dos et de tous les petits maux qui nous assaillent durant une marche aussi longue. 

Même en croisant 180 motos, si tout cela ne ressemble pas à une journée parfaite, à quoi aurait-elle ressemblé? 

Nous avons marché ce jour-là pour : 

Bernard Girard, Fernand Marien, Claudine Franche, Claudette Boivin, Émile Auger, Jean-Paul Lefebvre (décédé), Pierre Gilles, Célestine Michel, Bertrand Desjardins, Lucien Piché, Monique Paquette (décédée), Mariette Latour (décédée), Marie-Pier Parisé, Sylvie Larouche, Francine Michaud.